Histoire d'Ashley
Publié le 5 Avril 2013
Janvry, route de Mulleron, 11 avril 2000. Etendu sur le bas côté de la route comme il l'était, il avait l'air plus mort que vif. Mais quand l'automobiliste arriva à sa hauteur, il redressa la tête.
-Si je le laisse là, il ne passera pas la nuit se dit l'homme. Il ramassa l'animal et le conduisit chez le vétérinaire d'une ville voisine qui, ne voyant qu'une cause perdue d'avance, dispensa un minimum de soins. Si le chat ne présentait pas de blessures apparentes, son état de maigreur et de déshydratation laissait présager une fin prochaine.
-Et maintenant que faire de ce colis encombrant se dit l'homme. Le vétérinaire lui suggéra d'appeler un refuge géré par une municipalité proche, ce qu'il fit. On lui répondit que, s'il ne savait que faire de cet animal, il n'avait qu'à le remettre là où il l'avait trouvé ! En désespoir de cause, il se tourna vers sa mairie qui lui communiqua mon adresse. Une demi-heure plus tard le chat était chez moi.
C'est vrai qu'il était en piteux état. Il avait dû être un beau chat, gris genre chartreux, des yeux jaunes, de grande taille mais le poil terne et piqué, la queue comme une ficelle, la peau collée par la déshydratation, un large anneau glabre autour du cou, là où un collier avait définitivement usé le poil.
L'homme, heureux qu'il était d'avoir trouvé quelqu'un qui le débarrassait de ce chat, s'empressa d'affirmer qu'il prendrait des nouvelles, qu'il reviendrait le voir, qu'il ferait "un geste pour l'association". Il rangea soigneusement le formulaire d'adhésion qu'il avait demandé et disparut au volant de son 4x4. Personne n'entendit plus jamais parler de lui.
Le chat avala un peu de la nourriture que je lui proposai et s'endormit profondément. Dès le lendemain matin, je le conduisis chez un de "nos" vétérinaires pour tenter de trouver la cause et un remède à cet état d'extrême misère physiologique. Les tests de dépistage des maladies redoutées et le bilan sanguin se révélèrent plutôt encourageants. "Ashley" -c'est le nom que je venais de lui donner- avait besoin d'être réhydraté, d'être nourri avec des aliments hautement reconstituants et de se reposer. Il lui faudrait du temps et avec un peu de chance, il s'en sortirait.
Le matin, cinq jours par semaine, Sylvie, notre infirmière, s'occupa de lui avec beaucoup de compétence et d'amour. Annick qui fut, il y a quelques années, infirmière dévouée aux humains, prit le relais pour les perfusions du soir. Ashley se montrait un patient plutôt docile mais son état de maigreur restait très préoccupant.
18 avril. Dans la cage qu'il occupait, Ashley fut pris de violentes convulsions. La crise dura plusieurs interminables minutes. Il en eut une nouvelle, aussi effrayante, dans la cage de transport alors que je le conduisais chez le vétérinaire. En vérité je doutai qu'il arrivât en vie à destination. Dès que les convulsions furent apaisées, il tomba sur le flanc, la gueule ouverte et la respiration à peine perceptible.
Pendant sept jours, il reçut autant de perfusions que ses veines purent en supporter. Il se tenait parfois sur ses pattes tremblantes et, la tête dodelinante, visait maladroitement la gamelle de nourriture. Après une semaine de soins intensifs, Ashley restait incroyablement deshydraté et totalement ataxique. Jean-Luc, le vétérinaire bon parmi les bons, me conseilla, à regret, de mettre fin à cette si pauvre vie. Pour la première fois je refusai de me ranger à son avis. Nous avions déjà tellement fait pour ce chat ! Comment se résigner à baisser les bras maintenant ? Nous décidâmes de prolonger son hospitalisation pendant quelques jours. Aucune amélioration significative n'en résulta.
27 avril. Avec la conviction qu'il ne pourrait que s'affaiblir s'il restait dans une cage et l'assurance qu'il n'éprouvait aucune souffrance, je rapportai Ashley à la maison. Dès qu'il fut en liberté dans la chatterie, il se mit à tourner sur lui-même comme un jouet mécanique déréglé et prodigua des câlins malhabiles à ses congénères. Les perfusions étaient devenues inutiles. Ashley se nourrissait seul, entraîné par les autres chats dont il semblait apprécier la compagnie. Tant bien que mal, il se déplaçait dans la chatterie, savait trouver un bac à litière et regagner un couchage au ras du sol. Le temps ferait le reste...
3 mai. L'arrivée d'une chatte "sauvage" et de ses trois chatons fut sans doute à l'origine du corysa qui atteignit Ashley de plein fouet. Température dangereusement élevée, ulcérations de la langue et de la truffe qui n'était plus qu'une bouillie sanguinolente, refus total de se nourrir et de s'abreuver, faiblesse extrême... Tel fut le tableau clinique qui amena, une nouvelle fois, le vétérinaire à conseiller l'euthanasie après plusieurs jours de nouveaux soins intensifs avec la batterie d'antibiotiques, de vitamines, d'inhalations, de soins locaux sur les ulcères, de collyres, de pommades, d'injections diverses qui n'apportèrent aucune amélioration à son état. Sans la présence de Sylvie qui entreprit d'alimenter le malade à la seringue, de faire sa toilette quotidienne, je crois que, cette fois, j'aurais accepté l'euthanasie du malheureux chat que j'avais le sentiment de torturer en pure perte.
Ashley devint notre bébé, l'objet de toute notre attention. Isolé dans une pièce de ma maison avec tout l'équipement d'un service de soins intensifs, il restait sans réaction si ce n'est de repousser la main qui tentait de lui faire ingurgiter l'indispensable aliment diététique à teneur élevée en nutriments essentiels ! Pas moins de six séances de gavage étaient nécessaires pour lui faire avaler les 150 grammes journaliers. Annick et Bénédicte vinrent me relayer les jours où je devais nettoyer la chatterie. Aucun aliment des plus appétissants que nous lui présentions ne l'intéressait, à croire qu'il avait oublié le réflexe de la mastication.
La nuit, je l'installais dans ma chambre. Un soir, il quitta son couchage et tenta de sauter sur mon lit. C'était là un progrès considérable. Peu à peu, il montra de l'intérêt pour ce qui l'entourait. Quelques jours plus tard, après avoir nettoyé la seringue de gavage, je m'aperçus qu'Ashley n'était plus dans la pièce de jour d'où il n'était jamais sorti seul. A ma grande stupéfaction, je le retrouvai un étage plus haut, devant ma porte de chambre !
Chaque petit progrès de notre malade nous mettait du baume au coeur et le jour où il accepta enfin quelques miettes de nourriture solide, après tout un mois de gavage à la seringue, nous sûmes que la partie était gagnée ! Il aura fallu encore de longs mois pour qu'Ashley se rétablisse complètement.
11 avril 2001. Ashley est arrivé dans notre vie il y a exactement un an. Il vit près de moi, me tient de longs discours, il joue avec une balle, saute de la table sur le téléviseur, fait ses griffes sur ma commode ancienne. Il pèse cinq kilos. Tout récemment, et pour la première fois, il a demandé à sortir dans le jardin. Il se roule au soleil (quand il y en a) sur la terrasse et c'est un vrai bonheur de l'avoir.
Cette histoire est-elle terminée ? Elle l'était quand je l'ai écrite au mois d'avril 2001. Le temps a passé, d'autres chats sont arrivés, certains ont été adoptés. Le 4 septembre 2004, une cliente de notre clinique vétérinaire se manifesta pour adopter un chat de notre association. Elle consulta le "book" de nos protégés et entreprit de lire quelques unes des histoires qui accompagnent les photos. Je la vis émue aux larmes quand elle découvrit Ashley et l'histoire de son sauvetage. C'est lui qu'elle choisit d'adopter ! Lui et Pollux, dit Roudoudou avec qui Ashley s'entendait à merveille. C'était une proposition très généreuse ; rares sont les personnes qui acceptent d'adopter deux chats adultes en particulier quand l'un d'eux est séropositif comme l'était Roudoudou. ! Vous dire que je n'éprouvai pas un peu de tristesse à l'idée de me séparer d'Ashley serait mentir. Cependant le but de notre association n'est pas de stocker chez moi des chats auxquels je me suis attachée mais de trouver pour chacun d'eux des vrais maîtres qui vont les choyer mieux qu'ils ne le sont au milieu de plusieurs dizaines de chats. Et puis, nos chats seraient suivis par le vétérinaire qui les connaît. Je n'avais que de bonnes raisons de confier mes deux protégés à une telle adoptante.
Et maintenant, est-ce là la fin de l'histoire ? Un sauvetage miraculeux, une adoptante généreuse, ... et si on en restait là ? Nous ne sommes pas dans un Conte de Fées, mais dans la vraie vie.
Un an plus tard je reçus un soir l'appel de la nouvelle maîtresse d'Ashley et de Roudoudou. Elle devait m'annoncer une mauvaise nouvelle : Elle m'expliqua que l'été dernier elle était allée passer quelques jours de vacances chez une amie à la campagne. Ashley avait accès à un jardin dont il a bien profité mais voilà qu'un jour il a franchi les limites de ce jardin et s'est fait renverser par une voiture. Oh non, il n'est pas mort sur le coup mais le vétérinaire lui ayant affirmé que ses pattes arrières resteraient paralysées, elle l'avait fait euthanasier. Quel choc ! En un instant je regrettai amèrement de ne pas l'avoir gardé près de moi... Ashley, notre précieux Ashley mort ! Ma correspondante enchaîna :
- En fait ce sont deux mauvaises nouvelles que je dois vous annoncer. Un peu avant de partir en vacances, un soir, en rentrant chez moi j'ai trouvé Roudoudou mort sur mon lit. Apparemment il est mort pendant son sommeil. Il n'a pas souffert.
Et voilà, c'est la fin de l'histoire, de l'histoire d'Ashley, mais des histoires il en arrive tellement souvent de nouvelles, de quoi rire ou pleurer selon les jours.
